Poétique de spleen dans l'oeuvre de Jules Laforgue

by Marguerite Poulin Caty
Citation
Title:
Poétique de spleen dans l'oeuvre de Jules Laforgue
Author:
Marguerite Poulin Caty
Year: 
1991
Publication: 
The French Review
Volume: 
65
Issue: 
1
Start Page: 
55
End Page: 
63
Publisher: 
Language: 
English
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Abstract:

 

REVIEW,

Poétique de spleen dans l'œuvre de Jules Laforgue

par Marguerite Poulin Caty

Entre l'Ennui et l'Extase se déroule toute notre expérience du temps.

-Cioran

CE QUE VON APPELAITAUTREFOISla maladie noire se nomme au XIXe siècle le spleen. Le mal de l'âme, selon l'étymologie anglaise, devient une affection de la rate, comme si le dégoût de la vie, par un étrange détour de la pensée, prenait son origine dans l'altération d'une viscère.

A cette définition clinique de l'ennui, ajoutons celle de Flaubert qui, après avoir lu Spleen de Baudelaire, écrit au poète: "Ah! vous comprenez l'embête- ment de l'existence, vous! vous pouvez vous vanter de cela sans orgueil" (Baudelaire 975).

L'embêtement de l'existence, c'est tout bien considéré "la cinquième sai- son" (Mélanges 16) qu'évoque Jules Laforgue dans sa poésie aux accents mélancoliques. Voyons maintenant comment cet ennui se présente dans l'œuvre.

Leç Images du spleen

Chez Laforgue le spleen est couleur du gris des pavés et sous les gros cumulus qui s'amoncellent, l'angoisse est pareille à l'orage qui se lève. Dans "Complainte d'un autre dimanche", la fenêtre s'ouvre sur une rue sale balayée par un vent froid d'octobre; l'écrivain, emmuré dans une chambre déserte, réfléchit tout haut: "Tu te racontes sans fin, et tu ressasses!" (CEuvres 54).

Le solitaire interpelle cet alter ego qu'il invente pour combler le silence de sa retraite. La chambre d'hôtel d'où il observe avec complaisance la désolation d'un paysage d'automne, nous la retrouvons dans les strophes suivantes:

-Et moi, je suis dans ce lit cru

De chambre d'hôtel, fade chambre,

seul, battu dans les vents bourrus

de novembre. (CEuvres 99-100)

Celle qu'il aimait l'ayant quitté, le poète veut mourir. Dans ces vers désespérés, le vent de novembre est au paysage ce que les quintes de toux sont à l'amoureux déçu. Les deux annoncent la fin prochaine de toute forme de vie. La présence de la maladie parcourt l'œuvre poétique de La- forgue: ce chétif, qui meurt à vingt-sept ans, est obsédé par la douleur physique. Le vent glacial ressemble à la phtisie qui le ronge. Le frisson d'automne lui rappelle qu'il est miné par la tuberculose. Le souffle saccadé du malade se transforme en toussotements et en spasmes qui se comparent à la bise dévastatrice: "-le vent jusqu'au matin n'a pas décoloré. I Oh! ces quintes de toux d'un chaos bien posthume" (Euares 99-100).

Ce cri, il le lance comme une incantation pour conjurer sa souffrance. Le vent qui secoue les branches décharnées efface tous les rêves du printemps; il est présage de "L'Hiver qui vient" (Euores 280)). Image itérative dans la poésie de Laforge, le vent est symbole de tristesse et de solitude. Chargées de grains de pluie, les rafales font tourbillonner autour des bancs rouillés les feuilles jaunâtres. Ici, dans un parc, personne ne viendra s'asseoir jusqu'à l'an prochain; là-bas:

C'est la saison, c'est la saison, la rouille envahit les masses,

La rouille ronge en leurs spleens kilométriques

Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe. (Euares 280)

L'automne a rompu tous les contacts entre les hommes et la corrosion qui s'étend sur les objets abandonnés témoigne de l'absence de vie. Le spleen est ici suggéré par des sensations: l'odeur du bois vermoulu, le regard qui se pose sur les toiles d'arraignées gorgées de pluie et, au loin, le son du cor qui déchire le silence. Sous la plume de l'auteur des Complaintes, le cor est un instrument de musique qui marque la cassure; il est le symbole d'une soudaine effusion de vitalité.

Le jour de la semaine où le spleen se fait plus pesant, "l'ever spleen day" par excellence, c'est le dimanche. Ce jour vide où tout s'arrête pour faire place au repos accable de sa morne tranquillité le poète. Ironique, il tourne au ridicule l'oisiveté de ce temps perdu:

Le Dimanche, on se plaît A dire un chapelet A ses frères de lait. (Guores 264)

Laforgue qui se plaint du lourd silence dominical ressemble aux person- nages du tableau de Georges Seurat, Un Dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte. Comme ces couples engoncés dans leurs habits neufs, le poète tourne en rond et va nulle part. Dans cette peinture, "pour un instant, la vie s'arrête, tout se fige" (Wilderstein 51). "On se tait. On s'ennuie peut-être. Mieux vaut se taire. Qui sait? On n'a rien à se dire ou il n'y a rien à dire" (Bonafoux 66). Dans les strophes où le poète vocifère sa haine du dimanche, cette immobilité est pareille au néant:

Fuir? où aller par ce printemps? 
Dehors, dimanche, rien à faire [...] 
Et rien à faire non plus dedans [...] 
Oh! rien à faire sur la Terre! [...] (CEuvres208) 

Dans son recueil ies Fleurs de bonne volonté, dont le titre se veut une contrepartie à l'œuvre de Baudelaire, Leç Fleurs du mal, Laforgue consacre treize poèmes aux Dimanches: la majuscule de ce nom commun et le pluriel mettent en évidence la articula ri té de ce jour pas comme les autres et la multiplicité des motifs de l'ennui dominical. Pour le poète, qui n'espère plus rien de Dieu, le dimanche est un jour triste. Les cloches qui n'en finissent plus de sonner ravivent ses souvenirs d'enfant sage, àl'époque où il suivait, docile, les processions qui le menaient à l'église. Aujourd'hui, "la jeune fille au joli paroissien" (231) incarne la pureté qui l'obsède: il convoite ce corps comme un tabou qu'il voudrait transgresser. Semblables à une association d'idées, les images du dimanche s'unissent les unes aux autres formant ainsi une unité sémantique. Chez Laforgue le mot appelle l'émotion; il met à nu les tourments de l'inconscient. Les poèmes consacrés au septième jour de la semaine dévoilent les désirs secrets tapis au fond de l'âme inquiète du poète, comme si la seule évocation du vocable dimanche réveille en lui des démons qui sommeillent. A l'instar d'un sujet en phase d'analyse, il réagit au mot inducteur: "[qui] entame et traverse les digues protectrices de la vie intérieure et pénètre l'intimité du moi" (Jung, L'Homme 137). Le dimanche devient alors symbole du péché qu'il réprime: son dégoût de la vie naît du goût de la chair qu'il ne peut assouvir. A la fiancée, il lance: "Et toi, tu n'es que chair humaine" (209). Al'ingénue au missel, il crie: "Que je te les tordrais avec plaisir I Ce cœur, ce corps!" (231). A une demoisielle qui tient un livre de prières, il dit: "On le voit, son petit corps bien reblanchi 1 Sait qu'il appartient 1 A un tout autre passé que le mien (Guvres 285).

Le spleen invite à la délinquance: lame s'ennuie et trouve son plaisir dans la désobéissance. En cela, le spleen laforguien recoupe la définition que donne Vladimir Jankélévitch: "Convoitise sans matière, l'ennui est l'insatis- faction d'une âme qui n'a même pas de vœux à former; c'est la façon qu'a le repos d'être inquiet" (90).

N'eût-il eu aucune inclination au péché, les communiantes de blanc vêtues eussent contraint le poète à la tentation. Le goût de l'anarchie va de pair chez lui avec le repos du dimanche qu'il ne peut supporter. En ce jour de célébrations sacrées, il convie les chastes inconnues à la fête des sens; mais cette appétence de la chair avive sa solitude alors qu'il ne peut conquérir l'âme pure des jeunes filles.

De vrai, le célibat se révèle un obstacle au bonheur. Comme le remarque André Comte-Sponville: "Le dimanche est jour des couples, tout est dit, et c'est pourquoi les célibataires y sont si mal" (30).Journée vide d'espoir pour celui qui n'est aimé de personne, le dimanche distille la mélancolie. Tel Schopenhauer qui détermine l'absence du bonheur par le conflit perpétuel entre le désir et l'ennui, Laforgue voudrait posséder le corps d'une femme sachant par avance que l'amour ne le comblera jamais. Chez Laforgue la neurasthénie se change en hargne contre la femme, symbole de la vie et de la terre féconde.

Image itérative et obsessionnelle, le piano résonne lorsque le spleen se fait plus lourd: les notes martèlent la mélodie de l'ennui et du cafard. Ici, "un piano voisin joue un air monotone" (CEuores 441); là-bas, "un piano voisin joue une ritournelle" (Euores 409). De l'ivoire du clavier naît une musique triste pareille au cœur qui l'entend. L'orgue de barbarie est un autre instru- ment qui participe au climat mystérieux et gris que suggère Laforgue dans ses pièces poétiques. L'auteur des Complaintes, dans la mesure où il peint un décor qui se confond à son humeur chagrine, adopte un point de vue conventionnel et prévisible. D'entrée de jeu, le lecteur reconnaît par l'am- biance de la mise en scène la douleur du poète. L'originalité des images du spleen laforguien vient en partie de ce que l'ennui s'accompagne ici d'une ironie cinglante. A l'encontre des romantiques, auxquels la nature apportait souvent réconfort et chaleur, Jules Laforgue projette sa mélancolie sur des lieux dénudés et froids. Esprit singulier, il assimile des influences diverses: Schopenhauer, von Hartmann, Baudelaire, Mallarmé, Bourget, à telle en- seigne que son œuvre manifeste les courants les plus effervescents de la littérature et de la philosophie. C'est là une dynamique propre au discours poétique de Laforgue: en effet chez lui le spleen est l'expression d'un ma- laise enfoui dans l'inconscient'. Dès lors, ces images que j'ai dégagées s'avèrent des réminiscences d'un monde caché dans les ténèbres de l'âme. C'est à ce titre que j'analyse maintenant la présence de la lune et la figure du Pierrot dans l'œuvre.

La Déesse Lune et son adorafeur, le Pierrof

En 1862, Camille Flammarion publie La Pluralifé des mondes habités suivi en 1879 de L'Astronomie populaire, deux livres qui offrent à Laforgue de nouvelles perspectives d'interprétation de l'univers. Jadis, lorsqu'il avait présenté à Paul Bourget Le Sanglof de la terre, il n'était alors qu'un adolescent désespéré à la recherche d'une inspiration cosmique. Voilà que les découvertes de l'astronomie vont confirmer ses doutes quant à l'existence de Dieu: si la terre n'est qu'un grain de poussière perdu dans la galaxie, quelles peuvent être les aspirations de l'homme? Cette inquiétude devient pulsion à la création poétique. La crise religieuse n'est pas étrangère au désespoir spontané du jeune Laforgue. Elle fait en sorte que son regard va bien au-delà du cri pathétique de celui qui ne croit plus en Dieu; elle re- donne au cosmos l'importance qui lui revient.

Image du nihil, la lune abolit les notions de temps et de mouvement. C'est la tranquillité qui apaise et engourdit, mais qui n'abrutit jamais. "Notre- Dame la lune" fascine Laforgue parce qu'elle symbolise la pureté et le renoncement; le poète dès lors ne peut que détester le soleil, le dieu de la fécondité. L'Imitation de Nofre-Dame la lune, dont le titre est une évocation de l'œuvre du mystique Thomas a Kempis, L'lmifafion de Jésus-Christ, s'ouvre sur un poème dont les quatrains sont des insultes à l'astre du jour:

Soleil! soudard plaqué d'ordres et de crachats, [...] Sache que les Pierrots, halènes des dolmens Et des nymphéas blancs des lacs où dort Gomorrhe Et tous les bienheureux qui pâturent l'Eden Toujours printanier des renoncements,-t'abhorrent Et qu'ils gardent pour toi des mépris spéciaux, Bellâtre, Maquignon, Ruffian, Rastaquouère. [...] (135)

Le soleil se saigne à blanc pour tenter de réchauffer la terre, mais son pouvoir est vain. La chaleur qu'il prodigue ne touche pas le cœur refroidi du poète qui lui préfère la lueur blafarde de la lune. La nuit réconforte l'âme inquiète: Laforgue se transforme alors en chantre qui célèbre la beauté de la Dame blanche. Un clair de lune le rassure bien que cette joie paisible ne s'accompagne d'aucun élan mystique. Les poèmes dédiés à la lune sont profanes; le panthéisme se fait discret car l'auteur ne cherche pas Dieu à travers les éléments du cosmos. Il cherche plutôt à rendre hommage à la vacuité que représente la lune. Influencé par la sagesse orientale, Laforgue contemple la lune qui l'invite au recueillement et au silence de l'introspec- tion. Tout l'être s'immobilise devant cette lumière qui transperce la nuit. Parfois comme dans "Spleen des nuits de juillet"(CEuores 334-35), sa mélancolie s'édulcore; l'ennui de l'automne, si lourd et si pesant, disparaît au clair de lune qui caresse un jardin de rosiers. Les jets déau, les rondes des vierges, tout dans ce poème évoque les tableaux de Watteau. Une sensation nouvelle le saisit: le spleen devient prélude à l'amour qui éclôt. Chez La- forgue l'amour est toujours triste et, comme pour bon nombre de contem- porains, la femme est une séductrice qui tend des pièges dont l'amoureux ne saurait trop se méfier. L'œuvre poétique de Laforgue se nourrit des courants misogynes de son époque, ainsi que le démontre Sartre à propos de Verlaine, de Baudelaire ou de Mallarmé. Tous craignent Eve la tentatrice à laquelle ils lui préfèrent la sœur consolatrice: "Les jeunes gens chantent parfois l'amour mais ne tiennent pas à le faire" (Sartre 75). Ce constat rejoint le cri de Laforgue:

Je puis mourir demain et je n'ai pas aimé. 
Mes lèvres n'ont jamais touché lèvres de femmes, 
Nulle ne m'a donné dans son regard son âme, 
Nulle ne m'a tenu contre son cœur pâmé. [...] 
J'ai craché sur l'amour et j'ai tué la chair! (CEuvres 337) 

La hantise de la pureté va de pair avec la présence obsédante de la lune: cet œil blanc qui perce la nuit est à ce titre une figure féminine. Laforgue puise ici au plus profond des mythologies universelles. A la fois Isis, Hécate, Diane ou Artémis, elle symbolise la mort, mais aussi la certitude de la renaissance puisqu'à chaque mois son croissant reparaît, grandit et disparaît à nouveau. Les poèmes à la lune sont des incantations à la lumière qui éclaire les ténèbres; ils accentuent ainsi la nostalgie d'un lieu qu'on imagine beau parce que lointain et inaccessible. La lune est pour Laforgue un uni- vers glacé dont le blanc désert s'impose comme une image du temps qui passe. Cet ailleurs idéal, le poète nous le dépeint avec force détails: espace merveilleux peuplé d'étranges créatures, c'est un monde où les animaux et les plantes sont figés dans l'éternité du silence. Hymne à la beauté du pay- sage lunaire, "Climat, faune et flore de la lune" (Euvres 141-42) est con- struit selon des paradigmes qui mettent en évidence l'obsession de la blancheur: les golfes d'ivoire, la nacre, les hauts plateaux crayeux, les cygnes d'antan, les paons blancs. Une autre série de termes renvoie à l'image d'un décor massif et glacial: les geysers de mercure, les déserts de porcelaine, les arctiques sierras, les dolmens par caravanes. Dans ce lieu mythique, tout est artificiel; la nature est transformée par la palette de l'artiste. Au reste, ce tableau est la réminiscence d'une idée chère au mouve- ment décadent de la fin du dix-neuvième siècle: la nature n'est belle que lorsqu'elle est l'œuvre de l'homme. C'est d'ailleurs ce qu'écrivait Baudelaire en faisant l'apologie du maquillage: "Tout ce qui est noble est le résultat de la raison et du calcul" (715).

Espace né d'une rêverie débridée, la lune est habitée par le Pierrot, per- sonnage qui est un double en lequel s'incarne Laforgue pour narguer l'en- nui et le désespoir. "Miroir comique de la tragédie et miroir tragique de la comédie" (Guichard 114), le Pierrot laforguien mêle à la résignation boud- dhique les prétentions dandystes. Présenté sous les traits d'un aristocrate, le lord Pierrot, il est le masque qui dissimule l'innocence et la naïveté. Grâce à ces vertus de l'enfance, le poète peut dénoncer l'absurdité de l'univers. Ces "Vestales mâles" ont des visages multiples d'où le pluriel qui les désigne le plus souvent. Lucides et froids, ils mystifient le lecteur par leurs pirouettes. Ils ne craignent ni la douleur ni les chagrins car ils possèdent une arme pour les combattre: l'ironie. N'ont-ils pas assimilé la leçon de Bouddha et ne sont- ils pas déjà sur le chemin qui mène au Nirvâna? Tout de blanc vêtus, symbole de leur pureté physique et morale, ces anges de la lune portent à la boutonnière un pissenlit. A l'œillet vert d'Oscar Wilde, ils préfèrent la dent- de-lion car cette fleur des champs étonne et met en évidence le caractère décadent de ces clowns tristes.

Les Pierrots de Laforgue sont des ascètes: ils mangent du riz blanc et des œufs durs; ils ne ressemblent en rien aux pitres gourmands qui se gavent de pâtisseries. Intellectuels, mélancoliques et blasés, ils sont des bouffons à la mine assombrie ainsi que le poète nous les décrit dans ces vers:

C'est sur un cou qui, raide, émerge 
D'une fraise empesée idem 
Une face imberbe au cold-cream, 
Un air d'hydrocéphale asperge. (CEuvres 145) 

Les Pierrots sont vierges et soupirent devant les jeunes filles qui ne daignent pas les aimer. Lucides et rationnels, ils sont des esthètes que la passion ne chavire jamais. A l'instant où nous les croyons pris au piège de l'amour, les voilà qui se transforment en séducteurs cyniques. Jankélévitch les identifie à des figures de l'ironie parce que ces dandys de la lune n'aiment jamais qu'avec une infime portion de leur âme. Cette strophe le montre bien:

En tête-à-tête avec la femme

Ils ont toujours I'air d'être un tiers,

Confondent demain avec hier,

Et demandent Rien avec âme! [...]

Jurent "je t'aime!'' l'air là-bas. (Euares 147)

Pour conjurer le spleen, le Pierrot choisit l'ironie amère: il célèbre la beauté froide de la lune et dans cet hymne à "Notre-Dame des Soirs", il y a là comme un écho à la dérision de son désespoir.

Dans les vers consacrés à l'Auguste blanc, la figure enfarinée de Debu- reau, le Baptiste du film Leç Enfanfs du paradis, apparaît: "The whimsicality and playful irony of Pierrot, dominating Laforgue's poetry, is at the same time a reflection of the theatre at the Gaîté or the Bouffes-Parisiens which Laforgue knew and enjoyed" (Block 33). Il y a donc dans ces pièces poéti- ques dédiées aux Pierrots le souvenir de ces clowns célèbres qui animent les tréteaux des quartiers populaires. Avant l'auteur des Complainfes,Jean Richepin, Paul Verlaine, Théophile Gautier avaient donné au Gille du tab- leau de Watteau les traits d'un personnage halluciné si bien que certains ont fustigé cet engouement, comme ce critique qui écrivait: "Pierrot mis à toutes les sauces, Pierrot pessimiste ou fin-de-siècle, n'est plus Pierrot" (Julien cité dans Guichard 108).

C'est le plus souvent par une ironie verbale fondée sur le calembour, le jeu de mot et le néologisme que le Pierrot laforguien réussit à nous sur- prendre. Au demeurant, la création littéraire apparaît être l'instrument pour mater l'ennui et la vanité du destin de l'homme. Dans le quatrain suivant, le poète pose un regard sarcastique que traduit le choix des mots:

Encore un de mes Pierrots morts; 
Mort d'un chronique orphelinisme; 
C'était un cœur plein de dandysme 
Lunaire, en un drôle de corps. (CEuores158) 

Personnage désinvolte, inspiré par un mysticisme oriental, le Pierrot est aussi conscient de l'absurdité de la vie. En cela, il porte en lui les préceptes de Schopenhauer qui "a marqué l'humanité du sceau de son dédain et de son désenchantement" (Maupassant 48). Sans le clown blanc au sourire triste, la poésie de Laforgue n'aurait pas cette originalité qu'on lui reconnaît. Le Pierrot est la symbiose du doute et du sarcasme. Il transcende le spleen et devient ainsi une figure archétypique. C'est un héros, une conscience au monde telle que le définit Jung lorsqu'il décrit le caractère mythique de l'enfant: "L'enfant est l'abandonné, le délaissé et en même temps le divine- ment puissant; il est le début insignifiant, douteux, et la fin triomphante" (Introduction141).

Personnage vaporeux, le Pierrot vainc les épreuves par son seul pouvoir créateur. C'est l'artiste qui se mesure à Dieu. Désamorcer l'angoisse pour la métamorphoser en éclat de rire, voilà bien les intentions de ce dilettante. Dès lors qu'il ne prend plus au sérieux les interrogations métaphysiques, il devient plus subversif. Mais sous les clowneries et les simagrées se cache toujours le spleen. Bachelard, en résumant par la formule "un Cosmos littéraire de la nébuleuse" (227),montre que dans l'œuvre poétique de La- forgue l'azur tour à tour implacable, indifférent et insensible, suggère l'an- goisse mais aussi l'ennui qui naît des interrogations sans réponse de l'homme face à l'énigme de l'univers. Nous en arrivons ici au sens originel du mot ironie: l'étymologie grecque, eirôneia, voulant dire l'action d'inter- roger en simulant l'ignorance. Le poète cache donc son désespoir en fei- gnant la dérision.

L'œuvre de Laforgue se caractérise par des images d'horizontalité, d'où l'impression d'un monde fermé sur lui-même. Contre les élans de la verti- calité, le poète oppose le mouvement circulaire. Cette absence d'images ascensionnelles prouve bien qu'il n'y pas d'espoir dans ces strophes dont le spleen traduit l'angoisse de celui qui, comme un enfant, s'amuse à narguer le destin alors qu'il est toujours obsédé par la force du fatum. Puisant aux sources multiples de la philosophie et de la littérature, la poésie de Laforgue est un creuset où se fondent le doute et l'ironie, la tragédie et la comédie, ces deux masques de l'homme.

Notes

'On ne saurait trop insister sur l'influence d'Eduard von Hartmann dont la Philosophie de l'inconscient, publiée en 1869, contribue à former la conception artistique et métaphysique de Laforgue. Pour le philosophe allemand toute activité consciente de l'être repose sur une activité inconsciente qui commande toutes les manifestations humaines et naturelles. Par ses travaux, il annonce Freud et la psychanalyse.

Références

Bachelard, Gaston. L'Air et les songes. 16e éd. Paris: José Corti, 1987. Baudelaire, Charles. auores complètes. Tomes 1 et II. Ed. Claude Pichois. La Pléiade. Paris: Gallimard, 1976. Block, Haskell M. "Laforgue and the Theatre". Jules Laforgue: Essays on a Poet's Life and Work. Chicago: Southern Illinois UP, 1969. Bonafoux, Pascal. "Un Dimanche, Seurat, et le silence". Dimanche le temps suspendu. Série mutations 107. Paris: Editions Autrement, 1989. 65-68. Comte-Sponville, André. "Le Vide des jours où rien ne manque". Dimanche le temps sus- pendu. Série mutations 107. Paris: Editions Autrement, 1989. 25-33. Guichard, Léon. Jules Laforgue et ses poésies.Paris: PUF, 1950.

Jankélévitch, Vladimir. L'Aventure, l'ennui, le sérieux. Paris: Editions Montaigne, 1963. 
Jung, C. G. L'Homme à la découverte de son âme. Ed. Roland Cahen. 10e éd. Paris: Payot, 1979. 
-. Introduction à l'essence de la mythologie. Traducteur H. E. Del Medico. Paris: Payot, 1974. Laforgue, Jules. Mélanges posthumes. Pans: Mercure de France, 1903. -.auvres compl&es. Ed. Pascal Pia. Paris: Gallimard & Librairie Générale Française, 1970. Maupassant, Guy de. LP Horla et autres récits fantastiques. Paris: Presses Pocket, 1989. Sartre, Jean-Paul. Mallarmé: la lucidité et sa face d'ombre. Paris: Gallimard, 1986. Wilderstein, Daniel. Seurat. Paris: Editions Vergeures, 1982.

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