Des tragédies "profanes" aux tragédies "sacrées" dans le théâtre de Racine

by Jacques Morel
Citation
Title:
Des tragédies "profanes" aux tragédies "sacrées" dans le théâtre de Racine
Author:
Jacques Morel
Year: 
1991
Publication: 
The French Review
Volume: 
65
Issue: 
1
Start Page: 
30
End Page: 
35
Publisher: 
Language: 
English
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Abstract:

 

Des tragédies "prof anes" aux tragédies "sacrées" dans le théâtre de Racine

par Jacques Morel

DEpurs UNE TRENTAINE DANNEES au moins la critique s'est interrogée sur la

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présence du sacré dans le théâtre de Racine, et particulièrement sur les rapports qu'on peut instaurer entre l'ensemble des poèmes rédigés pour le grand public de LaThébaïde à Phèdre et les deux œuvres écrites pour les élèves de Mme de Maintenon, Esther et Athalie. On se souvient des conclu- sions mesurées de Maurice Delcroix dans son livre Le Sacré dans les tragédies profanes de Racine et de celles d'Anna Ambroze, des essais plus récents d'Eléonore Zimmermann et d'Ingrid Heyndels, et de la série d'articles pos- thumes du regretté Eugène Vinaver. Je termine cette trop rapide esquisse critique en évoquant deux ouvrages aux conclusions en apparence op- posées, le Jean Racine de Marcel Gutwirth et La Tragédie racinienne de Mi- chael Edwards: le premier voyant dans le Dieu d'Athalie celui "qui ne veut pas que l'on aime, ou que l'on plaigne" (172); le second découvrant dans le dénouement de Phèdre "la victoire du Jour [...], qui s'accomplit dans la guérison d'Athènes, et dans une dernière réconciliation: celle de Thésée et d'Aricien (55).

On a souvent posé la question: une tragédie sacrée peut-elle encore se dire tragédie? Interrogation inspirée par une idée de la tragédie lieu du "tragique", c'est-à-dire de l'impossibilité de résoudre un dilemme autrement que par la mort du héros, voire par la destruction d'un monde. Cette vision du poème tragique semble devoir rendre tout àfait paradoxale l'association "tragédie profane"l"présence du sacré". On peut répondre aisément, du moins en première analyse, en rappelant que "tragédie" et "tragique" n'im- pliquent pas, au dix-septième siècle, rupture totale entre les personnages et faille intérieure interdisant au héros de se réconcilier avec lui-même. On peut également rappeler qu'Euripide, le plus tragique, selon Racine lui- même, des dramaturges grecs, trouvait avec les dieux des accommode- ments, et que Sénèque, dont Ronald Tobin a montré tout ce que Racine lui devait, évoque des situations certes irréversibles, mais qu'explique une faute antérieure qui aurait pu ne pas être commise: leçon austère, certes, mais non désespérée, pas plus que celle qu'apporte le théâtre de notre Robert Garnier dans Leç Troyennes ou dans Les Juives. Le lecteur et le specta- teur reçoivent la tragédie comme une leçon de soumission à la morale divine. Sophocle déjà sauvait spirituellement Antigone et permettait à CEdipe de trouver la paix au bois sacré de Colone. On ne peut oublier enfin qu'au moins dans la seconde moitié du dix-septième siècle, si nourris de notions religieuses que soient les poètes, et notamment l'élève ingrat de Port-Royal, ils sont censés s'interdire de mêler les "mystères chrétiens" et les ornements "égayés", c'est-à-dire littéraires, propres à la tragédie comme au poème héroïque. Mais cela n'empêche pas l'écrivain de "penser toujours" aux fins divines de l'homme sans en "parler jamais", sinon à travers des transpositions thématiques, des locutions apparemment profanes, des sujets empruntés à des civilisations assez éloignées pour qu'on n'y voie invoqués que le dieu de Mahomet ou les dieux de Platon. Ainsi toute la tragédie peut-elle être imprégnée de sentiments religieux, sous les déguisements de la mythologie ou du pittoresque mahométan, avec d'autre part la discrétion qu'autorise la doctrine, chère à Lucien Goldmann, du Deus absconditus. Dans cette perspective, j'examinerai successivement la dimen- sion religieuse qu'impliquent les sujets raciniens, celle qui informe le ca- ractère des personnages, celle enfin qu'imposent les structures temporelles et spatiales des poèmes.

La tragédie est faite pour les rois, comme l'a rappelé Anouilh; elle met en scène des rois. Les rois de France, comme ceux de la Bible, sont des oints du seigneur. En quoi ils doivent faire songer à ces héros et demi-dieux que sont les souverains mythiques de la tragédie grecque. Tout sujet qui fait inter- venir un roi ou des rois comporte un dialogue explicite ou implicite entre ce monde et l'autre. Le Ciel pèse sur les personnages de La Thébaïde, troublés par l'ambiguïté d'un oracle et les inutiles sacrifices de Ménécée et d'Anti- gone; cette même Thébaïde où, bourrelé de remords, Créon va enfin "chercher du repos aux enfers". Le héros d'Alexandre, fils de Jupiter, se montre digne de son ascendance divine, non seulement par l'éclat de ses victoires, mais par la pratique de la vertu de clémence, accordée seulement aux "enfants des dieux". Les morts d'Andromaque sont immolations de per- sonnages poursuivis par une sorte d'Eros infernal. Britannicus ne condamne le monde du crime que pour mieux sanctifier la pure Junie, désormais vestale destinée "Au culte [...] de nos dieux" (V,8). Bajazet est le théâtre d'une immolation collective inspirée par un fatalisme mystique répondant aux exigences qu'on attribuait alors au dieu de Mahomet. Mithridate, et avant lui Bérénice, sont les lieux où se manifeste la conscience des ruptures de l'histoire: une histoire où, pour un homme du dix-septième siècle, se poursuit une œuvre providentielle, à travers de pénibles sacrifices et de douloureux renoncements. Cependant, c'est avec Iphigénie et Phèdre que s'exprime avec le plus d'intensité le mystère de la justice divine: le sacrifice d7phigénielEriphile ouvre aux Grecs la voie de l'orient, théâtre de toutes les rencontres entre Ciel et Terre, et permet que la réconciliation s'opère dans une apparition de Diane portant "au ciel notre encens et nos vœux" (V,6).Phèdre enfin, où la malédiction infligée à une famille inspire à l'héroïne des prière proches des psaumes de David, est aussi une pièce où le sacrifice du divin Hippolyte assure l'unité d'Athènes, la légitimation du pouvoir de Thésée et le départ d'une histoire où le Zeus Orkios du "temple sacré" paraît préfigurer le dieu inconnu dont Saint Paul fera plus tard le départ de sa prédication dans la patrie de Socrate. N'est-ce point la même divinité à la fois cruelle et compatissante que retrouveront les élèves de Madame de Maintenon avec Esther et Athalie? Une divinité qui certes protège ses fidèles, mais les soumet à l'épreuve d'un passage par les ombres de la mort. L'héroïne d'Esther, comparaissant devant son époux et son roi, le croit "tout prêt à la réduire en poudre" (II,7; c'est moi qui souligne); Eliacin, avant d'être reconnu comme roi et de devenir Joas, se dit prêt à subir le sort de la fille de Jephté, cette Iphigénie de l'Ancien Testament. Le sujet tragique racinien, ici et là, est bien, au-delà des conflits humains ou à travers eux, dialogue de l'homme avec ce qui le passe, le dieu qui dans l'instant punit ou récompense ou la providence qui conduit obscurément l'histoire jusqu'à l'implicite parousie qui en dévoilera le sens.

Paul Claudel n'aimait pas beaucoup les dramaturges français du dix- septième siècle. Il avait tort, sans doute. Mais ses drames peuvent nous permettre de les mieux comprendre. On sait grâce à lui (et à quelques autres) que les grandes passions tragiques, l'Amour, l'Ambition et la Ven- geance, sont images inversées ou perverties, ou initiatrices, des vertus chrétiennes: le héros du Soulier découvre que l'amour qui le transporte n'est qu'image de l'Amour divin; celui de Tête d'or que son ambition est le désir informulé d'une totalité que Dieu seul peut apporter. Or ces mêmes pas- sions permettent de définir les personnages de Racine et de leur donner âme. Bien plus, leur étude peut faire entrevoir la parenté des héros des tragédies profanes et de ceux des pièces sacrées.

En simplifiant peut-être outrageusement, on voit se dessiner dans l'œuvre de Racine des lignées de personnages:

1) des êtres définis par l'amour de dilection, cet amour pouvant aller jusqu'au sacrifice: Antigone, Hémon et Ménécée; Andromaque; Junie; Anti- ochus; Atalide; Monime et Xipharès; Iphigénie, Aricie et Hippolyte enfin, chez lesquels la noble acceptation du sacrifice annonce celle d'Esther et celle d'EliacinlJoas.

2) en violente opposition avec les premiers, des êtres de pure ambition, prêts à tout pour assouvir cette passion, liée chez eux à la brutalité et à la vengeance: Créon, Taxile, Narcisse (et sans doute Néron lui-même), Phar- nace, CEnone peut-être, et, dans les drames bibliques, ces incarnations du démon que sont Aman et Mathan.

3) ceux chez qui l'amour perverti est lié à une ambition et une soif de meurtre portées au paroxysme: Roxane, Agrippine, Eriphile, Athalie.

4) ceux qui, au départ purement jaloux de leur autorité, sont convertis par l'amour de dilection à une forme de générosité héroïque: Alexandre, Britannicus, Titus et Bérénice, Bajazet, Assuérus.

5) les personnages inclassables, parce que déchirés entre des passions et des exigences contradictoires, et qui peuvent être, sans doute pour cette raison, au centre de l'aventure tragique: les "frères ennemis" et leur mère; Porus et Axiane; Pyrrhus, Oreste et Hermione; Phèdre et Thésée. Une lignée pressentie dès les premières œuvres de Racine, et qui domine Andromaque pour disparaître à peu près complètement jusqu'à Phèdre, et que Racine abandonne (personnages secondaires et confidents mis à part) dans les drames bibliques-peut-être parce qu'elle représente avec trop d'inten- sité l'homo tragicus.

Il demeure de cette analyse, approximative, je le reconnais, qu'Iphigénie et Hippolyte semblent préfigurer Esther et Joas; Créon et Narcisse, Aman et Mathan; Agrippine, Athalie; Alexandre et Titus, Assuérus. Quatre points cardinaux de la psychologie racinienne: l'amour et l'ambition pou- vant être infléchis par la jalousie vers la soif de vengeance ou dépassés par la noblesse d'âme vers la pure générosité.

Ces distinctions ont en tout cas l'intérêt de faire apparaître dans l'œuvre de Racine le reflet de la delectatio victrix augustinienne: nul n'échappe à l'emprise de la passion amoureuse ou ambitieuse; mais de l'un et de l'autre côté, selon la grâce qui habite ou non les êtres, on peut glisser dans l'abîme ou s'élever aux sommets; l'amour devienteros ou agape, l'ambition soif de dominer ou désir de servir, tyrannie diabolique ou justice et clémence vrai- ment royales.

En 1660, dans le Discours de la tragédie, Corneille rappelait les formules aristotéliciennes selon lesquelles le genre tragique supposait la parenté de sang ou la proximité tribale des deux protagonistes, et le désir de l'un de faire périr l'autre. Le premier connaît ou ne connaît pas l'autre; il achève ou il n'achève pas son projet meurtrier. La tragédie préférée par Aristote est celle où, comme dans Iphigénie en Tauride, une reconnaissance in extremis fait renoncer le meurtrier à l'acte qu'il s'apprêtait à commettre. La formule préférée par Corneille est celle qui suppose une parfaite connaissance de la victime par son ennemi et l'inachèvement de l'acte par l'effet d'"une puis- sance supérieure" ou de "quelque changement de fortune": c'est ainsi qu'échappent à la mort Rodrigue, Auguste, Rodogune et Nicomède. Racine a été tenté par ce schéma dès ses premières œuvres, en lui donnant toute- fois des accents nouveaux; le principe en est le suivant: un personnage, qu'on peut dire piégé, entreprend, sous l'emprise de la passion, une démarche décisive; il veut savoir et dominer; il est enfin vaincu. Un person- nage, que l'on peut dire consacré, est poursuivi, sur le point d'être vaincu; il voit alterner en lui le désir de fuite et l'acceptation du sacrifice; et qu'il périsse ou qu'il ne meure point, il est enfin justifié à la fin de la tragédie. Dans Alexandre, on peut croire, jusqu'aux dernières scènes, que le traître Taxile l'emportera sur son rival Porus, et c'est le contraire qui se passe. Les tragédies qui suivent gardent certes quelques traces de cette structure. Mais les variantes y sont trop importantes pour que le schéma constitue l'épine dorsale de la pièce. Jusqu'à Bajazet, le meurtrier parvient à ses fins, même s'il doit sombrer ensuite dans la folie comme Oreste ou Néron, OU périr comme Orcan. Dans Mithridate, Pharnace, qui a poursuivi son frère jusqu'au bout et qui ne l'a laissé échapper que de justesse, est seulement promis à une mort ignominieuse, celle que sans doute lui infligeront les Romains. Mais le schéma revient avec Iphigénie. Eriphile poursuit la fille d'Agamemnon, l'empêche de fuir avec sa mère pour échapper au "fer de Calchas", et c'est l'intervention de Diane qui fait périr le personnage piégé et consacre l'héroïne Iphigénie. Dans Phèdre, c'est l'héroïne qui poursuit sa rivale Aricie. La complicité de Thésée, fondée sur le malentendu qu'on sait, a sans doute pour conséquence la mort d'Hippolyte. Mais, de manière origi- nale par rapport au mythe reçu, Racine parvient à sauver le second person- nage consacré, Aricie, comme était sauvée, mais dans un contexte très différent, la Junie de Britannicus. Esther et Athalie précisent encore la for- mule: Aman, mené par la jalousie politique, est près de faire périr l'ensem- ble des juifs et son rival Mardochée, et c'est celui-ci qui l'emporte, avec Esther et sous l'inspiration divine. Athalie et son âme damnée Mathan veulent détruire le temple, son grand-prêtre Joad et l'héritier légitime du trône JoasIEliacin, et c'est l'ensemble des personnages et des lieux consacrés (cette fois au sens précis du terme) qui "l'emportent".

Ces analogies sont frappantes, même si les raisons premières de la "pour- suite" et du châtiment ont varié: amour et politique à la fois dans Alexandre et dans Mithridate;passion amoureuse et jalouse dans Iphigénie et Phèdre; rivalité politique dans Esther et dans Athalie. Mais les fins ultimes sont partout les mêmes; proclamer hautement la puissance d'une providence qui, à travers les échecs apparents, à travers la mort elle-même, justifie l'innocence et condamne les persécuteurs: "La nuit qui s'ouvre passera comme toutes les choses de ce monde. Et la vérité de Dieu demeurera éternellement, et délivrera tous ceux qui veulent n'être sauvés que par elle". Ces paroles de la sœur Angélique, à la fin de Port-Royal de Montherlant, paraissent faire écho à celles d'Iphigénie et d'Aricie comme à celles de Mar- dochée et de Joad.

UNIVERSITE III

DE PARIS

Références

Ambroze, Anna. Racine poète du sacrifice. Paris: Nizet, 1970. 
Corneille, Pierre. Trois discours sur le poème dramatique. Ed. L. Forestier. Paris: SEDES, 1963. 
Delcroix, Maurice. Le Sacré dans les tragédies profanes de Racine. Paris: Nizet, 1970. 
Edwards, Michael. La Tragédie racinienne. Paris: La Pensée Universelle, 1972. 
Goldmann, Lucien. Le Dieu caché: étude sur la vision tragique dans les Pensées de Pascal et dans 

le théâtre de Racine. Paris: Gallimard, 1959. Gutwirth, Marcel. Jean Racine: un itinéraire poétique. Montréal: P de YU de Montréal, 1970. Heyndels, Ingrid. LeConflit racinien: esquisse d'un système tragique. Bruxelles: Editions de 1U

de Bruxelles, 1985.

Montherlant, Henri de. Port-Royal. Ed. Robert Hagspiel. Englewood Cliffs, NJ: Prentice-Hall, 1967. Racine, Jean. Théâtre complet. Eds. Jacques More1 et Alain Viala. Paris: Garnier Frères, 1980. Tobin, Ronald W.Racine and Seneca. Chape1 Hill: U of North Carolina P, 1971. Vinaver, Eugène. Entrdiens sur Racine. Ed.R. C. Knight. Paris: Nizet, 1984. Zimmermann, Eléonore. Lz Liberté et le destin dans le théâtre de Jean Racine. Anma Libri. Stanford: Stanford French & Italian Studies, 1982.

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